Gouvernance

Tribune

Valérie Pilcer : "Osons inventer de nouveaux modèles de gouvernance"

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Les évolutions rapides de l’environnement de l’entreprise remettent en cause les stratégies et les business model. Seraient-elles l’occasion de revoir les fondements des modèles de gouvernance ? L’analyse de Valérie Pilcer, Directrice Innovation, Méthodes et Process chez OFI Asset Management et Administratrice de société.

Les modèles de gouvernance actuels sont la courroie de transmission permettant à l’entreprise de s’assurer de l’alignement de ses intérêts avec ceux de ses actionnaires et parties prenantes. Or les évolutions en cours vont potentiellement rendre plus difficile la remontée d’information. Les organisations plus souples aux organigrammes plus plats sortent des cadres habituels d’analyse. C’est un handicap majeur dans la conduite du changement. Il est donc essentiel d’adapter la gouvernance pour pouvoir vivre pleinement les changements disruptifs de notre société en mouvement.

Remettre les décisions stratégiques en perspective du bien commun

A la lumière de ces évolutions, la vocation du conseil d’administration n’est-elle pas de replacer les intérêts des actionnaires dans une vision de long-terme ? Cette posture où le temps long prévaut sur tout le reste est en effet l’un des facteurs clés de succès des entreprises familiales par exemple.

Le rythme trimestriel de publication des comptes peut générer de l’ambiguïté, mais ces contraintes techniques ne doivent pas nous faire oublier le rôle éthique de l’administrateur. Sa mission est d’œuvrer dans l’intérêt de long terme de l’entreprise, qui s’inscrit elle-même dans le respect de l’intérêt général.

Aussi, l’accélération de la transformation de l’environnement technologique et humain doit-il nous amener à réfléchir à la stratégie de l’entreprise dans cette perspective. Nous devons penser l’entreprise au sein d’un écosystème. Les équilibres que les décisions stratégiques vont déplacer doivent être mis en perspective de l’intérêt collectif. 

Introduire de nouveaux indicateurs

Tout comme l’introduction de l’évaluation des Etats par l’indice de Gini, ou indice du bonheur, peut-être faudrait-il réfléchir à un indicateur de mesure de l’impact de l’entreprise sur la contribution au progrès et l’amélioration de la condition humaine dans toutes ses dimensions. L’introduction de nouveaux outils de mesure poursuivant cet objectif pourrait permettre aux conseils de se placer dans une optique différente, d’une façon formalisée et régulière, et d’analyser l’ensemble des décisions structurantes avec un double regard.

Pourquoi ne pas nous inspirer de l’article 173 de la loi de transition énergétique ? Celui-ci demande aux institutionnels de respecter une démarche « Appliquer ou Expliquer » sur l’intégration des critères ESG (environnementaux, sociaux et de gouvernance) dans leurs investissements en plaçant l’accent sur les impacts climatiques qui en découlent.

L’émergence de ce type de réglementation a un effet incitatif qui s’inscrit durablement dans la gouvernance, comme on peut le constater avec l’apparition de nouveaux comités spécialisés dans les problématiques ESG.

Peut-être est-il temps de réfléchir au format de ces comités afin qu’ils intègrent de nouveaux axes d’analyse avec un travail sur les indicateurs sociétaux et les impacts sur l’écosystème mondial, toujours dans une vision prospective et de long terme.

Bâtir de nouveaux outils pour appréhender le fonctionnement des entreprises

Les entreprises à la hiérarchie plus plate ou organisées de façon non hiérarchique sont aujourd’hui difficiles à appréhender par un conseil d’administration. Or, si la société est marquée par une accélération du changement, la science et la progression des connaissances humaines en sont le principal moteur. Nous sommes en passe d’analyser tous types de données, sous tous les aspects, grâce à la révolution du Big Data. Les outils de modélisation nous permettent déjà de déceler des schémas dans un désordre apparent.  

Ces méthodes d’analyse doivent nous pousser à repenser les organisations.

Les nouvelles cultures d’entreprises aux modèles décentralisés, où les individus fonctionnent de façon autonome et où les processus de décision sont délégués à chacun, ne sont-elles pas modélisables comme un organisme vivant ? Nous pourrions comparer ces organisations à un cerveau et son réseau neuronal, avec des schémas de transmission et de prise de décision permis par un intégrateur et des boucles d’apprentissage rétroactives.

Rien ne nous empêche de nous inspirer de ces connaissances et de ces recherches pour en extraire une résultante intelligible pour un conseil d’administration.

Donner du confort au board

L’implémentation d’outils d’analyse de ces nouvelles organisations permettrait de donner au conseil d’administration le confort suffisant pour favoriser le lâcher-prise qui accompagne ces évolutions des modes de fonctionnement. En s’appuyant sur des outils de contrôles et d’orientation, il serait en mesure de dresser le diagnostic précis du fonctionnement et de la santé de l’entreprise.

Cela pourrait même permettre d’imaginer le pilotage intelligent d’un monde où l’auto-entreprenariat se sera généralisé, où les structures auront éclaté : ce monde aura aussi besoin d’un cadre de gouvernance intégrant ses spécificités. Il ressemblera étonnamment au modèle de l’entreprise libérée, dans un écosystème qui ne s’appellera plus entreprise.

La science a beaucoup progressé sur ces sujets. L’enjeu est aujourd’hui de décliner les résultats dans le domaine des entreprises pour se donner les moyens de rester maître des décisions dans un environnement en pleine évolution.

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Auteur

Valérie Pilcer

Directeur Innovation, Méthodes et Process, OFI Asset Management

Valérie Pilcer, Ingénieur des Mines de Paris, a exercé l’essentiel de sa carrière dans la maîtrise des risques. Après 20 années passées à la Société Générale dans les marchés financiers à l’international puis dans les risques, elle a exercé les fonctions de Directeur des Risques chez Oddo et Cie de 2008 à 2011 et à la MACIF en 2012. En tant que Directeur Innovation, Méthodes et Process chez OFI Asset Management, sa mission vise à renforcer les process notamment par des techniques de gestion de risques et d’apporter une analyse quantitative des projets innovants ( Smart beta, allocation d’actifs, Big Data, Robot Advisor...). Passionnée par la gouvernance, co-auteure de « Administrateur(e) au féminin » en 2012 et membre de l’IFA, Valérie Pilcer est membre du conseil de surveillance et du Comité d’audit de Somfy depuis mai 2011.

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