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Roxanne Varza : « Le jeune entrepreneur est peut-être parfois trop optimiste »

Née à Palo Alto dans la Silicon Valley, Roxanne Varza dirige actuellement la Halle Freyssinet, le plus gros incubateur au monde, fondé par Xavier Niel. Business Insider l’a classée parmi les 30 femmes de moins de 30 ans qui comptent dans les nouvelles technologies. Elle s'exprime sur l'importance de la confiance dans l'économie digitale.

La confiance selonRoxanne Varza

Pour elle, la confiance est particulièrement importante dans l’économie numérique du fait que les services qui s’y échangent ne sont pas toujours concrets.
Elle estime que les pouvoirs publics pourraient aller bien plus loin dans leur soutien au secteur digital.
Il est nécessaire de savoir comment on vit l’échec pour bien se connaître et progresser: c’est pourquoi elle a introduit le concept de "failcons" en France

Quel lien faites-vous entre confiance et technologie ? 

Je pense que le sujet de la confiance est fondamental au vu du contexte actuel et notamment des événements du 13 novembre. Je ne peux pas m’empêcher de constater à quel point nous sommes tous dépendants des nouvelles technologies. Nous aimons à penser que tout est traçable, mesurable. Pourtant, des exemples montrent que ce n’est pas le cas et nous rappellent à un certain réalisme. Je pense à la disparition d’un avion de Malaysia Airlines. Comment est-il possible de perdre la trace d’un avion, avec le degré technologique auquel nous sommes parvenus ? La question se pose aussi suite aux attaques tragiques qui ont frappé la France. Les nouveaux moyens de communication étaient au cœur de ces événements. Ce sont des sujets clés que nous devrons creuser pour faire avancer les choses.

La confiance est-elle selon vous un facteur déterminant pour la réussite de l’économie digitale ?

Bien sûr. Prenons l’exemple d’un service comme Uber. L’utilisateur a tout d’abord besoin d’avoir confiance dans le fait que le service va fonctionner correctement, que le chauffeur se présentera au bon endroit et à l’heure dite. Il faut ensuite qu’il ait confiance dans le fait que l’information bancaire va être bien traitée. Sans oublier la question de la sécurité : il faut qu’il ait l’assurance de ne pas être en danger lorsqu’il monte dans le véhicule. La question de la confiance n’est pas forcément propre au numérique, mais la particularité de cette économie est que les choses qui s’y vendent ne sont pas forcément concrètes ; c’est pourquoi ce thème est très important. 

Comment peut-on créer cette confiance ?

Il existe des garanties, des certificats qui permettent de vérifier certains éléments. C’est notamment le cas en matière de transaction bancaire, où il est facile de sécuriser les échanges et de générer de la confiance. Les entreprises digitales ont par ailleurs souvent tendance à compenser le manque de confiance en proposant des garanties qui vont au-delà de ce qu’on pourrait attendre d’une entreprise traditionnelle.

Les jeunes entrepreneurs croient au changement, au progrès. Ils croient que ce qu’ils sont en train de faire va résoudre un problème, faciliter quelque chose. C’est là qu’ils puisent leur confiance.

AirBnB, par exemple, a mis en place des mécanismes de protection qui permettent aux particuliers d’être très bien protégés si jamais quelque chose se passe mal. Beaucoup de start-up s’organisent par ailleurs pour répondre aux interrogations de leurs clients à tout moment. 

Comment qualifieriez-vous le degré de soutien des pouvoirs publics vis-à-vis du secteur digital ? 

Je pense que les pouvoirs publics pourraient aller bien plus loin que ce qui se fait actuellement. Ce n’est cependant pas lié selon moi à un manque de confiance. Lorsqu’un nouveau service ou un nouveau produit est lancé, en France, l’attitude est généralement assez protectionniste. Je ne saurais pas dire si c’est culturel ou si cela relève d’un mécanisme politique. Il est possible que cela soit lié à l’action des lobbys et à la protection d’autres secteurs ou services déjà en place. Les choses sont toutefois peut-être en train de changer petit à petit. Certains ministères sont plus en pointe que d’autres sur ces sujets. 

La timidité des pouvoirs publics est-elle liée au principe de précaution ?

Oui, c’est sûr et certain. 

Selon vous, le grand public est-il plutôt confiant ou défiant à l’égard de cette branche de l’économie ?

C’est très variable en fonction d’une multitude de facteurs. Cela dépend évidemment des générations, mais aussi des différents pays, des différentes cultures. Même au sein d’un même groupe, la confiance portée à l’économie digitale peut varier énormément d’une personne à une autre. On peut toutefois observer certaines tendances : on a une jeune génération très digitale qui teste facilement des pratiques et des services novateurs. Cette génération se pose peu de question, et communique très facilement sur les réseaux sociaux. Son niveau de méfiance est aussi très bas concernant les informations bancaires. Elle a peut-être même un manque d’éducation par rapport au niveau de protection qu’elle devrait avoir. Les personnes plus âgées sont naturellement plus méfiantes par rapport à ces technologies.

Vous rencontrez régulièrement de jeunes entrepreneurs. Diriez-vous qu’ils ont confiance en l’avenir ? 

D’une manière générale, ce sont des gens très optimistes. C’est dans leur caractère. Ils ont beaucoup d’idées, et veulent tester beaucoup de choses. Le jeune entrepreneur a besoin d’avoir confiance pour créer ces nouveaux services, pour imaginer des choses qui n’existent pas. Il est peut-être même parfois trop optimiste. C’est justement ça que j’adore. 

Quels sont les facteurs qui leur donnent foi en l’avenir ?

Ils croient au changement, au progrès. Ils croient que ce qu’ils sont en train de faire va résoudre un problème, faciliter quelque chose. C’est là qu’ils puisent leur confiance.

Et quels sont les facteurs qui au contraire pèsent sur leur optimisme ?

En France, les entrepreneurs ne sont pas pessimistes, mais ils ont tendance à beaucoup critiquer le manque de soutien des pouvoirs publics. Ils ont du mal à comprendre pourquoi ils n’arrivent pas à obtenir les différentes choses dont ils ont besoin, comme le fait d’accéder à du capital. Ce qui peut être paradoxal pour des personnes qui sont prédisposées à résoudre une multitude de problèmes. 

Xavier Niel a déclaré que « la France est un pays fantastique pour créer une entreprise ». Partagez-vous ce constat, vous qui avez travaillé dans la Silicon Valley et au Royaume-Uni ?

Oui. Je suis complètement d’accord. Je pense que cette déclaration se base en premier lieu sur des critères fiscaux. C’est le cas, mais les bénéfices ne se limitent pas à cela. En ce qui me concerne, je suis venue en France pour faire des études et j’y suis restée parce que j’y ai trouvé un formidable écosystème. Il s’est construit de façon beaucoup plus rapide que dans la Silicon Valley.

Je pense qu’on a besoin de savoir comment on vit l’échec pour bien se connaître.

Si on compare la situation d’aujourd’hui par rapport à celle d’il y a cinq ans, les choses n’ont absolument rien à voir. A l’époque il n’y avait pas de fonds d’investissement, pas d’incubateurs, pas d’accélérateurs… Il y a aussi beaucoup plus de personnes qui ont réussi. On cite souvent Criteo et Blablacar, mais on voit de plus en plus d’entreprises françaises qui lèvent des dizaines de millions d’euros. L’écosystème est en place, avec tout ce qu’il faut pour le faire avancer et des exemples de réussites. 

Vous avez contribué à introduire en France le concept des « failcon », ces conférences nées aux Etats-Unis qui ont pour but de tirer parti de ses erreurs. Selon vous, quelle est la valeur de l’échec ? 

C’est le fait de rebondir, d’apprendre de ses erreurs et de savoir éviter de les faire à nouveau. L’idée des « failcon » est aussi de partager ces échecs et ces erreurs avec d’autres pour éviter qu’ils fassent la même chose.

Faut-il connaître l’expérience de l’échec pour avoir vraiment confiance en soi ? 

Oui, je pense qu’on a besoin de savoir comment on vit l’échec pour bien se connaître. Aux Etats-Unis, on voit des gens qui ont déjà échoué et qui arrivent à retrouver de l’argent pour monter de nouveaux projets. Les investisseurs les voient comme des personnes qui gèrent des situations très difficiles, et ils pensent qu’une personne intelligente ne fera pas la même erreur deux fois. Ils ont donc souvent tendance à faire davantage confiance à quelqu’un qui a connu un échec. 

La France est-elle en retard par rapport à cette vision des choses ?

Aujourd’hui en France, l’état d’esprit qu’on constate généralement est plutôt : « si cette personne a échoué, est-ce qu’on peut encore lui faire confiance ? » Mais je ne pense pas qu’on puisse parler de retard. Pour moi, il s’agit plutôt d’une différence culturelle.

Les incubateurs s’adressent à des sociétés très jeunes ou encore en création. Sur quels critères sélectionnent-ils les sociétés qu’ils souhaitent incuber ?

Ca dépend… tout le monde fait la sélection de différentes façons. La partie humaine est très importante.  Quand j’étais chez Microsoft, nous passions beaucoup de temps à étudier l’équipe pour déterminer si elle avait les compétences nécessaires, si les profils étaient complémentaires. Est-ce que les membres de l’équipe savent écouter ? Est-ce qu’ils écoutent les commentaires ? Est-ce qu’ils savent échanger leurs idées facilement en fonction de ce feedback ? Ces sujets sont très importants.

 

Comment fonctionne la relation entre incubateur et incubé ?

Là aussi, tout est une question de confiance. Les choses dépendent beaucoup de l’acteur qui gère l’incubateur. Avec les grands groupes, les entreprises incubées n’ont pas toujours confiance. Certaines d’entre elles ont tendance à penser que comme c’est un grand groupe, il n’est intéressé que par le business. Le niveau de confiance accordé par les incubés dépend beaucoup de l’acteur, de son expérience, de son modèle…

Quelle est selon vous l’appétence des entreprises matures à l’égard des nouvelles solutions et des nouveaux usages de l’économie digitale ? 

Il n’y a pas de doute sur le fait que toutes les grandes entreprises s’intéressent de très près à cette économie : start-ups, nouveaux usages, nouveaux produits… En revanche, l’adoption de ces nouveaux services dans les grandes entreprises est un sujet très complexe. La majorité de ces dernières ne sont pas très au point, ni en mesure de faire ça très rapidement. C’est souvent davantage lié une question de taille qu’à un problème de confiance. Lorsqu’il y a beaucoup de salariés et beaucoup de décideurs, il est difficile de faire évoluer les usages. 

Crowdfunding, crowdlending… Y’a-t-il selon vous une bulle autour de ces nouvelles façons de financer les entreprises ? Ou sommes-nous au contraire au début de ce phénomène ?

Lorsqu’il y a un nouveau service innovant, il y a toujours un effet de bulle. Nous avons le cas en ce moment avec tout ce qui entoure la préparation de nourriture à domicile. De nombreux acteurs vont se positionner sur le sujet et on verra émerger un ou deux leaders tandis que les autres vont disparaitre. Dans le domaine du crowdfunding, le mouvement de concentration a débuté, et on commence à voir qui sont les leaders. Les petits acteurs sont appelés à disparaître ou à être rachetés par les grands. 

Selon l’étude « Les déterminants de la confiance » de Deloitte et Opinionway, les Français restent très méfiants vis-à-vis des réseaux sociaux. Cette posture est-elle justifiée selon vous ?

Là encore, c’est un phénomène culturel. Pour bien comprendre les mentalités, il faut se rappeler que lorsque Facebook a été lancé aux Etats-Unis, il était d’abord réservé aux étudiants des universités. Ils avaient l’impression d’être entre eux, ce qui a contribué à créer une atmosphère de confiance. Mais lorsque le service est arrivé en France, on a aussitôt eu des réticences de personnes qui avaient peur partager les détails de leur vie avec n’importe qui ». Le sujet de la vie privée est beaucoup plus sensible que dans d’autres pays. Une fois de plus, c’est avant tout une question culturelle. 
 

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