Nicole Fontaine

Parlement européen

Nicole Fontaine a été député au Parlement européen de 1984 à 2009 et a été élue présidente de cette institution de 1999 à 2002. En 2002, elle intègre le gouvernement français où elle est nommée Ministre déléguée à l’industrie. A l’issue de son dernier mandat de député européen en 2009, elle a ouvert un département Europe au sein du Cabinet Fontaine & Associés spécialisé dans les implications du droit européen sur la vie des entreprises. Elle enseigne également le processus d’intégration européenne au sein de l’Institut d’Etudes Politique de Paris et, depuis 2015, à l’ESCP Europe.

Responsabilité

Rencontre - Nicole Fontaine

Nicole Fontaine : "L’Europe traverse une crise existentielle"

Crise grecque, risque d’une sortie de la Grande-Bretagne de l’Union européenne : Nicole Fontaine, ministre déléguée à l'Industrie du gouvernement Raffarin, députée européenne pendant plus de vingt ans et présidente du Parlement européen de 1999 à 2002, s’exprime sur les raisons du sentiment croissant de défiance envers l’Europe et présente ses idées pour faire renaître la confiance.

La confiance selonNicole Fontaine

Pour Nicole Fontaine, la confiance des citoyens dans l’Union européenne s’est délitée progressivement depuis la fin des années 1980.
L'UE est au pied du mur : il faut en accepter l’acte de décès, ou se donner les moyens de recréer un projet collectif, ce qu'elle appelle de ses voeux.
Elle espère que les jeunes seront les acteurs de la reconquête de l’idéal européen.

L’Europe souffre-t-elle aujourd’hui selon vous d’une crise de confiance ? 

Le sentiment à l’égard de la construction européenne est mêlé. Il s’est très sensiblement dégradé sous les effets conjugués de la crise financière, puis économique, qui a éclaté en 2008 et qui persiste, du chômage de masse, de l’effondrement de la Grèce, et maintenant de l’afflux des migrants fuyant les zones en guerre, qui risque de faire exploser les accords de Schengen sur la libre circulation des personnes au sein de l’espace européen.
La conscience d’une Union européenne essentielle dans un monde de plus en plus en plus inquiétant demeure mais la montée des mouvements radicaux tels qu’on les a vus conquérir les électeurs en Grèce, en Espagne, en Italie (sans parler de la montée des populismes en France, en Hongrie, en Pologne, et presque partout ailleurs) révèle le sentiment d’une Europe qui prône l’austérité et la rigueur, mais étranglerait les plus démunis. 

De quand date ce sentiment de défiance ?

Ce sentiment s’accentue dangereusement, mais il n’est pas nouveau. Pendant la première période de la construction européenne, la confiance des citoyens a été quasi-totale, même si elle était surtout le fait des élites. Cette adhésion reposait sur un idéal européen fort, sur la conscience de la nécessité d’une Europe unie dans le contexte de la Guerre froide et sur la politique agricole commune, qui était perçue comme particulièrement protectrice, en France notamment.

Cette confiance s’est délitée progressivement, à partir des années 1980, sous l’effet de plusieurs facteurs : tout d’abord la mise en place du marché unique, dont les aspects positifs étaient alors moins sensibles que ses contraintes de réciprocité dans la vie des citoyens. Celle-ci a aussi été affectée par l’utilisation - de façon assez lâche - de l’Europe comme bouc émissaire par de nombreux responsables politiques et certains médias. Enfin, certaines décisions européennes ont été perçues comme des atteintes à la souveraineté nationale et prises dans un contexte de grande opacité. La méfiance s’est accrue au fil des années, un fossé se creusant entre les décideurs communautaires et les citoyens. Ce fossé ne sera pas pris suffisamment au sérieux, et ne fera jamais l’objet d’une politique volontariste pour le combler. On le paie aujourd’hui. 

La méfiance est très ancrée pour des raisons multiples, et rien aujourd’hui ne semble pouvoir l’atténuer.

Ce sentiment, passant de l’indifférence à la suspicion, puis à l’hostilité, a connu une accélération à partir de 2004, avec une nouvelle fracture : l’élargissement de l’Union à douze nouveaux Etats de l’Europe centrale et orientale, nécessaire et juste, mais mal préparé, mal expliqué, et donc mal perçu par les citoyens. On se souvient du syndrome du « plombier polonais », alimenté par la maladresse provocatrice du commissaire Bolkenstein, chargé de la directive sur la libéralisation des services.

Le repli sur soi et la méfiance à l’égard de l’autre, accentués par des erreurs des institutions européennes, vont conduire à l’échec du référendum de 2005 sur l’adoption d’une Constitution européenne. 

Quel est selon vous le degré de confiance accordé par les citoyens au Parlement européen ?

Cette confiance est faible, comme le montre une récente enquête du CEVIFOP. La confiance à l’égard des députés nationaux, déjà faible (42 %), l’est encore plus vis-à-vis des députés européens (30 %). Cependant, de tels chiffres traduisent davantage la méconnaissance que la méfiance. C’est le sens de la montée de l’abstention aux élections européennes, qui ne cesse de s’accroître à chaque élection : le citoyen ne perçoit pas les enjeux de son vote.

Par ailleurs, et notamment en France, la façon dont les partis politiques procèdent à la composition des listes pour ces élections, sur des critères d’opportunité trop souvent étrangers à ceux qui devraient être déterminants en vue d’une action efficace au sein de l’Assemblée européenne, ne peut que susciter la défiance, voire le mépris.

Et concernant la Commission européenne ? 

La méfiance est très ancrée pour des raisons multiples, et rien aujourd’hui ne semble pouvoir l’atténuer. En témoigne le peu d’intérêt porté par les citoyens à la nouvelle procédure de choix puis d’élection du président de la Commission. Le sentiment des citoyens de ne pas être associés aux décisions prises par la Commission est prégnant et dominant, même s’il est partiellement injuste. 

Il est largement alimenté par les médias dans leur présentation de ces décisions. Et face à ces présentations tendancieuses, la politique de communication de la Commission est très faible, voire inexistante.

La confiance entre les Etats membres a-t-elle reculé elle aussi ?

Absolument. Dans le passé, une certaine méfiance avait pu se manifester parfois. Ce fut le cas de façon plus ou moins avouée, de la part des pays du Nord vis-à-vis de ceux du Sud lors de leur admission dans la zone euro. Ce fut aussi le cas en 2001, à l’égard de l’Autriche, lorsque les élections avaient conduit à un gouvernement associant pour moitié le parti xénophobe de Jörg Haider, le FPÖ. Pour ce qui est la France, on peut citer les débats houleux soulevés par la reprise des essais nucléaires, décidée par Jacques Chirac et la mise en place par certains pays d’un boycott sur nos vins ! Mais la plupart de ces moments de défiance étaient de caractère circonstanciel, et la solidarité dans le sentiment du devoir de poursuivre ensemble la construction de l’Europe finissait par prévaloir.

Aujourd’hui, c’est bien plus grave. La crise économique qui se prolonge a causé des dégâts considérables : méfiance des pays dits « vertueux », tels que l’Allemagne, à l’égard de ceux qui sont considérés comme laxistes. Ces derniers, montrés du doigt, sont soumis à ce qu’eux-mêmes considèrent comme des « oukazes » de l’Union, l’exemple le plus fort étant celui de la Grèce. La France, qui ne parvient pas à se défaire de son déficit budgétaire chronique, est également visée.

Il se produit aussi une fracture de plus en plus perceptible entre les pays de la « vieille Europe », celle de ses fondateurs, et les nouveaux venus, ceux de la « nouvelle Europe ». On le voit avec la crise des migrants, qui était latente depuis longtemps.

Je pense que, depuis une vingtaine d’années, l’Europe n’a plus de leaders reconnus, suffisamment visionnaires, dynamiques et courageux, pour porter le projet européen et vaincre les résistances qui paralysent des avancées déterminantes. 

Et la grande tentation des Etats, dans cette période assez terne, est d’abandonner la « méthode communautaire », en marginalisant le rôle moteur que devrait avoir la Commission européenne, pour revenir à la « méthode intergouvernementale », dont on sait pourtant que, trop souvent dominée par les conflits nationaux d’intérêts, elle n’a conduit qu’à des consensus mous autour du plus petit dénominateur commun des volontés.

Qu’en est-il de la confiance des pays tiers à l’égard de l’Europe ? 

Elle reste forte, mais certaines attentes ont été déçues : je pense à la Turquie et à l’Ukraine. Les promesses d’adhésion envers ces deux pays n’étaient pas suffisamment mûries, faisant abstraction de certaines réalités géopolitiques. Dans le cas de l’Ukraine, les responsables européens n’ont pas pris suffisamment en considération les données historiques vis-à-vis de la Russie, et ont déçu ces deux pays. Quant à la Turquie, le problème vient de ce que l’on a occulté le débat fondamental : à savoir quel projet européen nous voulons. Nous n’avons pas voulu ou pu répondre à cette question.

Il faut également souligner la méfiance de certains pays à l’égard d’une Union européenne dont on ne perçoit pas les objectifs et qui ne dispose pas d’une PESC (Politique étrangère et de sécurité commune). C’est le cas des palestiniens et des israéliens, l’UE n’ayant joué aucun rôle pour tenter de résoudre le conflit qui les oppose. C’est également le cas des Etats-Unis, pour lesquels le TIPP (ou Tafta) n’est plus une priorité. Sur le front chinois, la perspective d’une guerre commerciale guette, avec la renégociation du protocole d’entrée dans l’OMC en décembre 2016 et la prétention de la Chine d’obtenir le statut d’« économie de marché ». 

Enfin, des pays qui attendent beaucoup de nous ont été déçus par une politique de développement qui s’avère inefficace parce que sa mise en œuvre est trop complexe et assortie de conditions décalées par rapport au contexte politique et social du pays. Je pense à certains pays du Printemps arabe (Maroc et Tunisie) et aux pays africains, pour lesquels l’Assemblée paritaire UE-ACP n’a pas porté les fruits attendus. 

Le monde de l’entreprise fait-il confiance à l’Europe ? 

Les entreprises ont été très tôt familiarisées à la construction européenne à travers le grand Marché Intérieur, source de contraintes mais aussi de profits. Toutefois, la relation s’est détériorée progressivement sous l’effet de plusieurs facteurs : forte normalisation, politique de libéralisation, ou encore politique de concurrence donnant parfois lieu à des décisions négatives et lourdes de conséquences, comme l’affaire Schneider Electric/Legrand.

Tout est à reconstruire pour retrouver la confiance des peuples.

Beaucoup d’industriels avec lesquels je coopère voient plus l’Europe en termes de contraintes que d’avantages. Ils privilégient d’autres zones d’influences et de débouchés commerciaux dans leur stratégie industrielle. Leur rapport à l’Europe a régressé. Ils doutent d’une Europe qui paraît en panne, voire en danger, d’une Europe impuissante à faire face aux grands défis du moment, notamment à la relance de la croissance. Autrement dit : l’Europe en tant qu’idéal a disparu et son utilité n’apparaît plus aussi évidente. 

Pourtant, il arrive que certains redécouvrent l’utilité de l’Europe sous un jour différent et inattendu lorsque, se heurtant à des décisions administratives nationales restrictives qui font obstacles à leur activité commerciale, ils apprennent qu’ils peuvent les combattre si celles-ci sont contraires aux grands principes du droit de l’Union européenne. 

Un projet qui n’a plus le soutien des peuples peut-il perdurer ? Avec la crise grecque, la crise des réfugiés et la menace d’un Brexit, l’Europe n’est-elle pas en danger ? 

On ne peut nier que l’Europe connaît une crise existentielle, notamment depuis la façon désastreuse dont la crise de la dette grecque a été gérée. Non pas qu’il fallait céder à la Grèce sans contrepartie. Mais l’on peut regretter la façon technocratique et brutale avec laquelle ce pays, berceau de la culture européenne, a été traité. En termes d’image, l’UE a beaucoup perdu dans cette affaire, et il faudra du temps et des actes forts pour retrouver le cœur des citoyens. S’agissant de l’éventualité que la Grande-Bretagne quitte l’UE, le risque est réel et le dilemme crucial. Soit l’Europe décide de céder aux exigences de David Cameron et l’on risque alors de détricoter la construction européenne, puisque d’autres pays ne manqueront pas à leur tour d’exiger des « opting out ». Soit l’Union reste ferme et le peuple britannique qui, en l’état actuel des analyses est favorable à une sortie, quittera l’Union. 

Je crois qu’il suffirait de peu de choses pour que l’Europe redevienne un projet mobilisateur pour les jeunes. Je souhaite qu’ils soient vraiment acteurs de cette reconquête de l’idéal européen.

Dans le contexte d’une Europe divisée sur les sujets les plus importants, je crois sincèrement que ce départ sonnerait comme un glas. Pour éviter cela, il faut être inventif et créer une architecture nouvelle qui permette la cohabitation harmonieuse entre une Europe plus intégrée (celle des pays de la zone euro) et une Europe du libre-échange qui conserve certaines souverainetés mais reste coordonnée à la première. 

Quelles solutions préconisez-vous pour préserver le projet européen ?

Je pense que la situation est si grave aujourd’hui que nous n’en sommes plus aux petits remèdes : nous sommes au pied du mur. L’Europe est confrontée à des défis gigantesques. Nous devons nous poser les bonnes questions. Acceptons-nous l’acte de décès de l’une des plus belles réalisations que nous ayons porté, ou voulons-nous refonder l’Europe ? Recréer un projet collectif mobilisateur ? Y a-t-il une volonté politique dans ce sens ? Si la réponse est oui, il faut recréer un esprit de solidarité entre Etats membres. Tout est à reconstruire pour retrouver la confiance des peuples. Ce n’est pas le cas seulement en France, mais aussi en Grèce, en Italie… Tout est à reprendre, mais pour cela il faut répondre à la question essentielle : voulons-nous sauver l’Europe et quelle Europe dans le contexte mondial de ce XXIe siècle. 

Le succès du projet européen peut-il passer par une sensibilisation des jeunes générations ? 

Dans le cadre notamment de la chaire Jean-Monnet ad personam que la Commission européenne m’a confiée et que j’exerce aujourd’hui dans le cadre de l’ESCP Europe, il m’est donné la possibilité de rencontrer de nombreux jeunes. Les conférences-débats sont l’occasion d’échanger avec eux. Je dois dire que je ne perçois chez eux aucune méfiance à l’égard de l’Europe, même s’ils sont bien  conscients des problèmes. Leur motivation et leur intérêt sont réels, même si l’on doit à l’objectivité de souligner qu’il s’agit de jeunes d’un niveau sensiblement élevé de connaissance. 

Il ne faut pas oublier que la crise économique a davantage touché les jeunes que les plus âgés. Ainsi, le chômage des jeunes (et la pauvreté) a augmenté de près de 24% entre 2007 et 2013 (soit plus de 5,5 millions de jeunes touchés), ce qui peut expliquer la forte abstention des jeunes (voire le vote populiste d’un certain nombre d’entre eux) aux dernières élections européennes. 

Aux jeunes auxquels je m’adresse, je pars d’une réalité qu’on ne rappellera jamais assez. Le droit de l’UE prévaut sur le droit national. Les jeunes de l’ESCP Europe rencontreront ce droit dans les responsabilités qui leur seront confiées et de façon très concrète. Si un projet de texte européen risque de causer préjudice aux intérêts qu’ils sont chargés de défendre, il est important qu’ils sachent à quelle porte frapper pour tenter de l’infléchir. A l’inverse, une mesure nationale restrictive pourra être combattue si elle s’avère contraire aux principes du droit de l’Union (via les questions préjudicielles). D’où l’intérêt d’une sensibilisation au « qui fait quoi ? » là-bas, à Bruxelles, comme on dit souvent !

Cette sensibilisation, je l’aborde à partir de cette expérience irremplaçable que j’ai pu acquérir durant ces 23 années au sein du Parlement européen et que je continue d’actualiser par des contacts étroits et permanents avec les différents acteurs européens actuels (députés, commissaires, fonctionnaires…). Le débat qui suit les conférences permet d’aborder les questions de fond. 

Enfin, je leur livre mes convictions profondes. Rien n’est perdu si la volonté politique est au rendez-vous. Aujourd’hui, celle des dirigeants des Etats-membres manque cruellement. Les jeunes ont une responsabilité principale dans le devenir de l’Europe car c’est de leur propre avenir dont il s’agit. Ils doivent s’impliquer davantage, être exigeants. Je crois qu’ils partagent l’idée que si l’UE venait à se disloquer, nos pays seraient irrémédiablement plongés dans l’isolement et l’impuissance : nul ne peut prétendre que les grands défis auxquels nos sociétés sont si durement confrontées aujourd’hui pourraient être relevés dans le cadre des frontières d’un seul Etat. 

Je crois qu’il suffirait de peu de choses pour que l’Europe redevienne un projet mobilisateur pour les jeunes. Je souhaite qu’ils soient vraiment acteurs de cette reconquête de l’idéal européen. C’est de ce côté-là qu’il est permis de rester optimiste. 
 

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