Gouvernance

Peut-on encore mesurer l'économie ?

La pertinence des indicateurs économiques tels que nous les connaissons aujourd'hui est remise en question par de nombreux experts. Et cela entraine des conséquences pour les entreprises.

Obsolètes, inadaptés, limités : à en croire une kyrielle d’analystes, les indicateurs économiques ne seraient plus adaptés aux réalités du monde actuel. Or « pour décider, il faut savoir. Et pour savoir, il faut mesurer », comme le souligne Jean-Marc Vittori, éditorialiste aux Echos. Comment un chef d'entreprise peut-il préparer l’avenir de sa société s’il n’a pas à sa disposition des informations suffisamment fiables sur les grandes tendances de l’économie de son pays et du monde ?

Le PIB, un indicateur inadéquat 

Depuis quelques années, des spécialistes contestent la suprématie de l’un des principaux indicateurs : le produit intérieur brut (PIB). En 2011 déjà, l’économiste Jean Gadrey et la sociologue Dominique Méda écrivaient dans Alternatives Economiques :  
« Si le PIB demeure un indicateur économique pertinent pour juger de l'accroissement de la production dans un pays, il présente de nombreuses limites intrinsèques qui en font un indicateur inadapté pour juger de l'état de bien-être ou de progrès d'une société. » 

En effet, il n’intègre pas les inégalités, le niveau de vie réel des habitants, l’espérance de vie à la naissance et le niveau d'éducation, ni même la sécurité ou la soutenabilité écologique de l'activité économique. Jean Gadrey et Dominique Méda citent un exemple très parlant : « La destruction organisée des forêts tropicales, pour y planter du soja transgénique ou des végétaux destinés aux agro-carburants, est bonne pour le PIB des pays concernés et pour le PIB mondial. Peu importe que ce soit une catastrophe écologique et que les peuples indigènes soient chassés manu militari. »

Révolution numérique 

Autre indicateur devenu impropre, l’Economic Policy Uncertainty (EPU), qui sert à comparer l’incertitude liée à la conduite de la politique économique entre les 14 principales économies du monde. « Il appartient au passé », assurait en 2013 le journaliste Steven Perlberg sur le site Business Insider. En novembre 2015, BSI Economics, un think tank d’économistes français, établissait le même constat : cet agrégat n’est plus adapté. Il se fonde sur trois indicateurs : 
•    Le News Index, qui comptabilise le nombre d’articles dans lesquels apparaissent les mots clés « incertain », « incertitude » avec « économie », « économique »
•    Les dispositions fiscales vouées à disparaître d’ici dix ans. 
•    Les écarts entre les prévisions économiques et la réalité. 

Mais d’après ce cercle d’experts, l’échantillon de journaux retenu est trop réduit, rien de ce qui est publié sur les réseaux sociaux n’est pris en compte, et l’EPU européen n’intègre pas les changements fiscaux, alors que le manque de visibilité fiscale grève les investissements dans une entreprise. 

Pour Jean-Marc Vittori, « l’économie est de plus en plus difficile à mesurer ». Pour une raison simple : « La révolution numérique estompe les frontières entre le travail et le loisir, le gratuit et le payant, l’amateur et le professionnel. » Résultat, « les outils traditionnels de mesure ont du mal à [la] capter ». L’éditorialiste évoque ainsi Andrew McAfee, professeur de Harvard et coauteur du best-seller Le Deuxième Age de la machine, qui s’interroge : « Où est Wikipédia dans le PIB ? » Réponse : « nulle part ou presque », malgré son demi-milliard de visiteurs. Même Christine Lagarde, directrice générale du Fonds monétaire international (FMI), l’a reconnu cette année à Davos : «  Il y a beaucoup de choses que nous ne mesurons pas, ou que nous mesurons mal. » 

Ce constat est lourd de conséquence pour la gouvernance d’entreprise. En l’absence d’indicateurs de confiance, comment piloter la stratégie d’une société et se projeter à un horizon de plusieurs années ? Dans un monde de plus en plus fluctuant, certains souhaitent s’affranchir de cette notion de trajectoire pour se concentrer sur l’agilité de l’entreprise, son équilibre et sa capacité à réagir à toute crise…
 

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