Technologie

Entreprises : comment trouver l’équilibre entre humain et technologies ?

Algorithmes, big data, machine learning… La révolution digitale des entreprises passe par le développement d’outils informatiques rapides, intelligents et autonomes. Ceux-ci transforment en profondeur les façons de travailler et ont une importance croissante dans les prises de décision. Mais comment tirer parti des progrès techniques tout en préservant le rôle de décideur de l’humain ?

En 2014, pour la première fois au monde, un programme informatique développé par une équipe d’informaticiens russes passait avec succès le test de Turing. L’exercice, mis au point en 1950 par le scientifique britannique Alan Turing, a pour but de déterminer si un logiciel est capable de reproduire l’intelligence humaine. Pour le réussir, un ordinateur doit simuler une conversation menée à travers des échanges de textes, et être capable de tromper au moins 30% d’un panel de juges humains. 

Le succès d’un logiciel à ce test, longtemps considéré comme l’un des jalons les plus importants dans le développement de l’intelligence artificielle, témoigne de la progression exponentielle de ce champ scientifique au cours des dernières années. Autrefois cantonnés à l’exécution de tâches simples, répétitives et spécialisées, les logiciels apprennent désormais à imiter les mécanismes de réflexion humains.
Cette évolution, permise par le machine learning, est décisive dans l’adoption des algorithmes par les sociétés. Si les entreprises ont pris du retard sur le plan du numérique en regard des usages privés, la plupart d’entre elles s’engouffrent désormais dans des processus de transformation digitale.

S’approcher de l’intelligence humaine

Les usages les plus évidents de ces transformations digitales trouvent leur application dans les entreprises du secteur numérique, où des algorithmes ajustent des prix en temps réel, optimisent des flux d’approvisionnement, suggèrent des produits compatibles avec l’intérêt des clients, ou encore gèrent l’affichage des articles proposés par les sites d’actualités pour maximiser le nombre de pages vues. 
Leur utilisation dépasse aujourd’hui l’économie digitale pour s’inviter dans les entreprises traditionnelles. De plus en plus, celles-ci font appel aux algorithmes pour recruter du personnel, choisir un canal de distribution, ou même évaluer les risques et les perspectives de différentes options stratégiques possibles. En puisant dans des bases de données toujours plus riches, ces outils viennent démultiplier, par leur force de calcul, le champ des possibles. À tel point que certaines entreprises ont fondé leur business model sur leur utilisation, à l’instar des sociétés de véhicule de tourisme avec chauffeur (VTC) où le prix des courses est calculé en temps réel par des algorithmes. 

S’ils tendent à s’approcher de l’intelligence humaine, ces outils ont encore du mal à s’écarter des objectifs à court terme qui leur sont fixés pour s’inscrire dans une vision plus large. Faire appel à des algorithmes de façon systématique peut aussi engendrer un risque d’uniformisation des comportements pouvant in fine porter préjudice à l’entreprise. D’où la nécessité de poser des garde-fous et de confier les décisions stratégiques finales à des humains.

La révolution blockchain

Un « management » efficace de ces outils permet en effet, non seulement de prendre de la hauteur par rapport à leur utilisation et de limiter les risques qui en découlent, mais aussi de renforcer la confiance des collaborateurs au sein de l’organisation. Si les nouvelles technologies sont appelées à révolutionner les usages et les façons de travailler, l’avenir de l’entreprise passera par un dialogue entre l’homme et la machine. « La technologie ne décide pas », observe Alain Pons, président de Deloitte France. « Elle opère juste les arbitrages que nous l’avons autorisée à faire, selon une logique que nous avons déterminée. »

Les perspectives offertes par la blockchain, ou chaîne de blocs, permettent par ailleurs d’envisager des horizons nouveaux. Surnommée « machine à créer de la confiance » par l’hebdomadaire britannique The Economist, il s’agit d’une technologie de stockage numérique et de transmission, décentralisée et sécurisée. Elle se présente sous la forme d’un registre digital incluant la liste de l’ensemble des échanges effectués depuis sa création. Cette technologie, qui se caractérise notamment par une absence d’intermédiaires, pourrait révolutionner les marchés d’échanges de titres et les professions fiduciaires dans les années à venir. La facette la plus connue de cette technologie open source et décentralisée est la monnaie virtuelle bitcoin, mais son potentiel est plus vaste. Des informaticiens étudient désormais la possibilité de s’appuyer sur cet outil pour mettre en place des contrats automatisés, ou « smart contracts ». Ces programmes, dont l’exécution est contrôlée, vérifiable et auditable, seront conçus pour exécuter les termes d’un contrat de façon automatique lorsque les conditions sont réunies. 

Quel cadre légal pour les nouvelles organisations ? 

Pour aller plus loin encore, certains théoriciens anticipent déjà la création d’entreprises autonomes (decentralized autonomous organizations, ou DAO). Chaque prise de décision y serait régie par des programmes informatiques capables de réagir à des événements donnés de manière prédéfinie. Détentrices d’un capital, celles-ci auraient par ailleurs toute latitude pour mandater et rémunérer des prestataires. Selon Michel Osborne, chercheur à l’université d’Oxford, les algorithmes ne sont pas aptes à prendre des décisions de gouvernance. « Les membres d’un conseil d’administration ont besoin de temps pour raisonner et confronter leurs points de vue », explique-t-il, ajoutant que « les postes de direction requièrent une maîtrise de la manœuvre politique, de l’interaction avec les autres et une touche de créativité pour prendre des décisions intuitives ».

Ces perspectives soulignent par ailleurs la nécessité de penser dès maintenant le cadre légal de telles entités. Comme le souligne Primavera de Filippi, chargée de recherche au Cersa (CNRS) et chercheuse au Berkman Center for Internet & Society à l’Université Harvard, « le sujet est d’autant plus délicat que le code fait de plus en plus effet de loi ». La chercheuse, déplorant un « manque de connaissance autour de ces sujets », estime qu’il serait judicieux d’« enseigner davantage la technologie aux avocats et aux juristes ».

L’émergence de la blockchain recèle d’importants enjeux pour les professions du chiffre et des tiers de confiance. L’une des questions consiste à déterminer si cette technologie concurrence ces professions, ou si elles sont complémentaires. Réglementation, modèles économiques, auditabilité de ces nouveaux systèmes : de nombreuses inconnues subsistent autour de ces technologies, dans lesquelles les tiers de confiance pourront jouer un rôle décisif.

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